lundi 31 octobre 2011

37 - (se) punir








Et le monde valait alors si peu sans cette valeur paternelle ! La seule chose que je suis parvenu à préserver ? Le cloisonnement de mes moi : sucer en oubliant le mari, s'enculer en omettant le père, avaler en occultant l'enfant, se contaminer en claquemurant le professeur. Punir le fils de n'avoir pas su maintenir son père en vie.


Morale ou physique, dès sa justification, la torture subie semblait toujours trop douce. La satisfaction impossible. La douleur n'était même plus une limite.
Incroyable, le nombre éhonté de sales cons qui se sont essuyés leurs petites misères sur mon corps ! Qui ont déversé en moi toutes leurs haines ! Qui ont épuisé leurs sens sur ma peau. Sali. Avili. Flétri. Terni. Puni.




Se faire punir, en Chinois peut se prononcer [bèi chéngbàn] 
被惩办

vendredi 28 octobre 2011

09 - lín bié ( 临别 )

jail 


Chaque fois, la même peur nous enserre, nous étreint, nous embrasse. Elle nous rend silencieux, la veille du départ. Mécaniquement, nous remplissons la journée. Les gestes précisent notre angoisse de la séparation, absurde déchirure.
Lui avoue son enfermement dans le quotidien. Moi dans une pesante routine. Tous deux prisonniers de notre éloignement.



usine 


Des révoltes d'adolescents nous assaillent ? Nos 50 ans les esquivent. Chaque fois, la même fatalité nous plombe, nous alourdit, nous empèse. Aussi, emboités l'un dans l'autre, nous affrontons la dernière nuit avec effronterie : le culot nous rajeunit. Le toupet nous allège de cet inéluctable fardeau.
Le matin qui nous oblige à l'éloignement, est toujours blanchi par une brume froide. Dans mon dos qui s'amenuise, son regard cherche une raison de me haïr qui lui rendrait mon départ plus léger. Mes yeux se brouillent de larmes.

départ [ lín bié ]




L'instant de prendre congé [ lín bié ] en Chinois : 临别

jeudi 20 octobre 2011

36 - S'évacuer

 

Mon corps s'évacue, se vide, s'évide. Autour, chaque chose jusqu'ici si pleine, ne s'inscrit plus qu'en creux. D'ailleurs tout devient creux, vide. Moi même, ne suis que contours. Le monde est devenu illogique.


     

Anarchisé par la soudaine absence paternelle, tout fait peur. Le monde devient subitement absurde, abstrus, abscons, m'entraine dans un simulacre insensé, aberrant, monstrueux de sa réalité. Je désapprends.
Les règles élémentaires volent en éclats. Eviter le vide ? Se remplir avec des "touts" alors : des alcools, des larmes, des rages, des spermes... Et emplir tous ces creux qui me déséquilibrent par : des vomissures, des larmoiements, des éjaculations, des colères. Tout, tous, n'importe qui-quoi. Quatre ans durant. Laisser au corps la responsabilité du reste. Lui saura dire stop ? Sinon, ben...pas grave : de toute façon, le monde ne vaut plus rien !

mercredi 19 octobre 2011

08 - qíng shū ( 情书)

p78Dans
quelques jours
je vais enfin
serrer dans mes bras
le type le plus génial
que cette Terre ait jamais porté :
Lui, l'ami,  le compagnon, l' amour !


lettre d'amour [qíng shū]

            
Lettre d'amour en Chinois peut se dire [qíng shū]  情书

mardi 18 octobre 2011

35 - Mille morceaux



 L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. Trois jours et trois nuits durant, son cercueil ouvert trône au milieu du salon. Cette femme – qui déjà se prétend ma mère – s'offusque de mon absence. Je l'ai aimé-aime-aimerai-promis-juré-craché mais ça bloque. Mes 17 ans ont veillé son père une nuit durant et ce noble vieillard n'a pas seulement cillé une fois ! Au nom de quoi mes 37 ans feraient-ils mieux ? De là mon indifférence aux Croyances, aux Croyants et en leurs fois inaltérables.


 


L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. Dans l'église glaciale, la nombreuse assistance s'attendait à un cataclysme, ainsi réfugiée dans mon dos, murmurante ? A mes pieds, le cercueil enfin clos se meut en silences. Bientôt assourdissants. Enfant inconsolable que rien ne consolera, j'errerai sur cette Terre qui, la messe étant dite, l'ensevelit. Dès ce jour, le monde devient absurde, sans logique, ignoble et surtout insupportable. Dès ce jour funeste, peu à peu, mon corps se vide.

dimanche 16 octobre 2011

34 - Impossible

Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement. [...]
 Alors il dit : "je veux habiter sous la terre
Comme dans son scépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien."
On fit donc une fosse, et Caïn dit "C'est bien !"
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

Victor Hugo, La Conscience, 1853


samedi 15 octobre 2011

19 - Des bris


21 - Des brisUne phrase toute bête, toute simple. Une plaisanterie, on demandait juste ! Dans le même ton ! Tout le monde autour de la table plaisantait pourtant ! Mais ce connard lâche une salope de petite phrase qui fuse telle une bombe. A peine prononcée, un mince silence nappe la pièce. Aucun n'ose plus me fixer droit dans les yeux. Ils attendent quoi ? Une réplique ? Et pourquoi je m'abaisserai à lui répondre ? Je laisse aller donc, une valse.
21 - Des bris
21 - Des brisDepuis, les douches n'y ont pas suffi. J'ai beau frotté avec le crin de la brosse, je me sens toujours aussi sale, nul, stupide, idiot, inutile. Ces quelques mots malheureux m'ont fait régresser. Un enfant --  vexé ? Non : meurtri ! -- que l'on vient de moquer ! Se savoir différent parmi ses semblables est la pire chose qui puisse m'arriver.
Débris depuis trois jours. Mes muscles sont douloureux. Trop de musculation poussée. « Je » est à ce prix. Recoller les morceaux que ce con a éparpillé. Réunifier le corps, le recompacter, tenter de le rendre cohérent. Que je puisse de nouveau m'identifier dans le miroir. Que mes mains retrouvent les contours qui me définissent, brisés par des mots tranchants. C'est difficile de récolter tous ces bris.
21 - Des bris

jeudi 13 octobre 2011

33 - Indicible







Rénover cette bicoque du XVII ième siècle ne m'a pas seulement coûté trois ans de ma vie. S'y sont également évanouies mes dernières illusions, écroulés mes quelques espoirs et engloutis mes ultimes rêves d'enfant.
Impossible, inimaginable. Enfant, l'idée même que celui-là n'aurait plus à paraitre à mes yeux était in-con-ce-va-ble. D'ailleurs, le monde – dans sa simplicité extrême – se résumait à deux choses : lui et moi. Dieu Tout-Puissant rendant le monde compréhensible. Ma main dans la sienne, nous marchions forcément dans la même direction, j'en ai déjà causé ici.




Plein de tout ce qui fait un homme. Heureux de voir son fils enfin revenu à des réalités plus tangibles, nous plaisantions à la moindre occasion. Le printemps promettait beaucoup pourtant.
On enterra mon père le mardi suivant en bordure du cimetière. Au de-là de cette béante plaie boueuse, le vide. Incompréhensible. Insoupçonné. Indicible. Se pencher sur cette tombe paternelle ? Recueillement impossible encore aujourd'hui.

samedi 8 octobre 2011

04 - Chair de poule



05 - Chair de poule05 - Chair de pouleAprès l'amour, Farid s'échoue sur mon côté. Un bras replié, la main sous sa nuque. Son aisselle odorante forme un creux où ma tête trouve sa place. D'ici à quelques instants, nous nous séparerons. Lui sous la douche pendant que -- resté sur le lit -- mon corps tentera de se souvenir de la forme de son sexe en moi.



05 - Chair de poule
Une idée lui vient. Il sourit au plafond. Il me trouve peu bavard, très solitaire. Il s'en étonne et s'en amuse. Je l'écoute. Sa voix me résonne dans le crane. J'aime ses graves. Et la futilité de ses mots. Je l'observe, les yeux au ras de sa peau. Il frémit subtilement. Sa peau se granule. Il est très frileux, Farid.
Marocain, tombé ici du haut de ses 13 ans, un 1er janvier. Il me raconte la blancheur de la neige, ses frissons incontrôlables. La désolation qui le noie et l'idée – mentalement formulée en Arabe (il ne parlait pas le Français alors) – que plus jamais il n'aurait à ressentir la chaleur étouffante, si rassurante pour lui, de Selouane.
05 - Chair de poule

jeudi 6 octobre 2011

14 - Colère froide


14 - Colère froideUne seule envie : frapper ! Cogner ! Massacrer ! Parce qu'un mur d'incompréhension se dresse. Au téléphone, une secrétaire obtuse. Elle gère son carnet de rendez-vous. Impersonnelle, administrative. Je dois changer la date pour raison professionnelle. Et le seule possibilité allonge le délai de trois semaines...

14 - Colère froideFa a pourtant fixé, précise comme d'hab', ce délai à six semaines. Il faut encore vérifier quelques paramètres sur le foie et les reins. Des mains de l'infirmière à celles de la secrétaire, il y a un Sahara qu'il me faut franchir. C'est souvent très difficile de revenir aux réalités crues. Une fois les choses négociées, on rejoint la voiture, écrasé d'une fatigue d'esclave.
14 - Colère froide
Modifier un rendez-vous au téléphone : le défi ! La raison administrative n'en a rien à battre de la raison médicale. La rage monte peu à peu. Une certaine colère répondrait bien à cette absurdité frigide. Mais à quoi bon ? Je sais une autre façon de me battre.
14 - Colère froide

mercredi 5 octobre 2011

13 – Fort enfin !

13 – Fort enfin !
L'autre jour, un bras de fer se propose. Une manière comme une autre d’appréhender un monde adulte fuyant encore. Ces défis importent beaucoup aux gamins aussi je ne les refuse jamais. Mais là, j'hésite. Le dernier m'avait, il y a deux ans, coûté – outre une défaite – beaucoup. Muscles fondus...effets secondaires du mogwaï...
 
13 – Fort enfin !
Indésirable mais pas exactement irrémédiable. Question de volonté. Piqué au vif par cette cuisante défaite, amplifiée par un ventre de plus en plus proéminent qui faisait rire beaucoup à mes dépens... Avec la régularité d'un métronome, je me bouge depuis quelques mois : soulever des poids, marcher, arrêter de fumer, faire beaucoup l'amour, cuisiner simplement. Piqué au vif. 50 ans, soit. Vieux ? Jamais !
En 14 mois, 5 kilos perdus, histoire de revenir à un poids correct. Mon ventre s'est aplati, affermi. Mes cuisses modelées. Mon fessier se sculpte peu à peu enfin. Lorsque je me regarde dans le miroir, je m'admets de nouveau. Et sur la plage, cet été, nu parmi les nus, j'ai brillé ! Ni Scharzy, ni Rambo : juste moi, enfin (re-)devenu acceptable.
13 – Fort enfin !
Et le gamin de l'autre jour, si impressionnant ? Mangé ! Digéré ! Déféqué ! Vert de rage, l'ado fanfaron ! De nouveau fort, je suis.

samedi 1 octobre 2011

03 - Rémanence


03 - RémanenceFarid ne trouve pas le sommeil, appelle, réclame. Mon corps apaise ses scrupules. Ramasser ces petits cailloux méticuleusement, tout un art vite appris. Ensuite, le temps d'une cigarette, nous parlons. Les mots remplacent le gravier.
Courtes, les nuits de mon amant : couché tard, levé aux aurores. La fatigue, un mot banni de son vocabulaire : il n'a que 40 ans. Je lui raconte les miennes : interrompues, agitées, turbulentes. Exténuantes parfois. Leur pénible solitude. Mes 50 ans me pèsent. Mais soucieux de ne pas offrir de ma personne une image trop négative, je parviens à trouver dans cette noirceur, un petit point lumineux.
03 - RémanenceCe rite, établi à la fin de l'été : au réveil, assis au bord du lit, tendre les bras, relever le volet de la chambre. Le regard qui déchiffre peu à peu la cime des arbres, le ciel alors en demi-teinte et trouver des yeux cette étoile qui – elle n'y manque jamais – se place pile-poil à l'angle du toit de cet immeuble. Et ce rendez-vous invariable offre un peu d'apaisement dans ce perpétuel mouvement des choses, des êtres et du monde.
Cette nécessaire permanence des étoiles, un écho à la rémanence éprouvée une fois Farid reparti. Il a aimé mon explication puisqu'il a déposé ses lèvres sur mon front ?