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lundi 17 décembre 2012

10 - Anniversaire

Cette petite bonne femme toute ridée m'est inconnue. Elle geint ses tracasseries, pleure sa solitude, soupçonne un complot. Gary avait tort. Pas une seule larme versée sur ce petit tas de misères qui s'épanche au téléphone ? Jamais je ne reviendrai gueuler sur la tombe de ma mère.

 
 
 
Cette petite bonne femme toute ridée ne peut pas être ma mère. Impossible. Impossible car mon amour décore. Mon amour des corps peint, dépeint, repeint l'Autre. Ainsi revêtu – laideur, infamie et ignominie l'abandonnent. Splendide, sublime, merveilleuse : voilà ma mère !

Mes yeux de 52 ans perçoivent-ils mieux la vérité ? Ou sont-ce ses 88 ans qui déforme cette réalité ? Ce ramassis un peu sale insulte mes souvenirs. Sans doute m'aime-t-elle néanmoins. Mais qui saura me rendre cette mère qui ne fut jamais vraiment une maman ? 

dimanche 16 décembre 2012

09 - Tirailleur tiraillé

Novembre 79, obéir à Massoud, aux montagnes du Pandjchir où l'Armée Rouge se fourvoie. Ou encore : 19 septembre 1982, accompagner Genet à Chatila. Ou encore : non loin de Rabin, ce tragique 04 novembre 1995 à Tel-Aviv. Et puis aussi avec les enfants de Gaza. Et dans les bus de Tel-Aviv encore, déchiquetés. Ubiquité intellectuelle. Incapacité notoire à choisir un camp plutôt qu'un autre. La position confortable de l'Européen, au chaud, pourtant transpercé par les misères du monde.
Un camp, l'autre : peu importe. Tous frères ! Choisir revient à trahir. Tous frères, infatigables porteurs de maux. Insatiables acteurs de révoltes. Voilà, ici, mes frères : Ahmad Shah, Jean, Yasser, Yitzhak : chacun de ces prénoms complètent le mien. Le cimentent, rassemblent en moi mes postures si différentes, gomment mes contradictions et déjouent l'imposture.
« Pourquoi soutenir Israël ?, s'insurgeait Yopé, et ne me dis pas que c'est à cause de l'holocauste ? » Ben si, justement ! Instinctivement, je ne peux que répondre « si ». Parfois, devant un auditoire, ma voix se fracasse à l'évocation de tel ou tel génocide. Puis se ré-arme – chevrotante, d'une colère volcanique – à la rage de combattre les Loups. Mes combats sont des émotions.


mercredi 12 décembre 2012

08 - Lointains


Une forme longue, efflanquée, ombrée s'agite derrière la vitre. On devine ses mains savonneuses sur la peau mate. Tap-tap-tap. Mon index tapote la vitre. Son regard peine à me distinguer au travers de la buée. Tap-tap-tap. Le son le guide. Sourire machinal : Farid – sous la douche, tout occupé à son corps – ne pense déjà plus à moi.

Je voudrais : écarter le rideau, lui savonner le cuir, m’attarder à son sexe, le provoquer, m'offrir à lui. Pourtant je reste au lavabo, concentré à ma toilette. Plus que de la buée l'empêche de me voir. Plus qu'une paroi vitrée nous sépare.

La distance s'aggrave. Avec le temps. Avec ses paroles. Cruels, les mots de Farid rivalisent avec ses étreintes. Se contenter de l'instant. Ses caresses me suffiraient si ses mots ne déchiquetaient mes bonheurs. Au nom de quoi bannir tout espoir : son mariage ? Sa religion ? Sa honte ?


lundi 10 décembre 2012

07 - Icare





Julien  m'avait répondu au questionnaire de Proust par ces mots : «  Pour ta réponse 3, si tu as un peu de temps, assieds-toi, je t'explique ». La réponse 3 ironisait sur l'existence des femmes. Personne ne pourra lui nier son esprit d'à-propos. Le Julien, là, il possède une sorte de perfection.








Ecrire sur lui s'entend donc comme une tentative de distanciation : s'en éloigner, s'en détacher, s'en séparer. M'éviter absolument de prendre des coups, de sombrer dans une idiote admiration béate. Tels des soleils redoutables, ces sortes d'hommes-là me blessent. Trop de perfection m'insole.





 
 
Quoi de plus ont-ils ? Des regards posés sur eux qu'ils aimantent. Des amants qui les regardent, hypnotisés par cette parfaite insolence qui fait leur carapace. Ces hommes-là irradient. S'approcher d'eux, dans l'espoir d'échapper au labyrinthe du quotidien, tient de la folie.


jeudi 6 décembre 2012

06 - Trompe-Warhol : un Primate sans Cravate (partie 3/3)

Le 08 septembre 2012, surprise : il vient de perdre ! D'ordinaire, ce genre d'émission m'émeut d'autant moins que le candidat éjecté l'est avec un joli pactole. Mais celui-ci n'est pas les autres. D'abord, il est noir de peau, une rareté à la télé française, encore très gaullienne malgré tout. Ensuite, il a une petite gueule bien sympathique (d'autant qu'il ressemble sérieusement à Maki). Mais surtout, enfin, pointe sous le discours inhérent au genre une intelligence. Nagui a le temps de citer le blog du malheureux Julien (cliquez sur l'image pour vous rendre sur son blog)


Goguenard, s'y précipiter dans l'espoir de résoudre ma contradiction. D'emblée, une plaisante claque : ni nombril ni miroirs obscènes. Quelques pages noircies de compliments attendus mais surtout une ribambelle de billets captivants, de points de vue alléchants, d'idées intelligentes.
Le Julien déjoue les codes et les attendus. On cherche Andy Warhol ? On trouve Lou Reed ! Sa Factory à lui : son cerveau. Son intelligence, son œil aiguisé, ses mots : des lunettes qui nous permettent d'admirer un monde que l'on croyait sale de conneries. Rien que pour cette intelligente thérapie, merci Monsieur Julien.


mercredi 5 décembre 2012

05 - Trompe-Warhol : de 17 à 31 (partie 2/3)









Le blog en question se prête à ce style de réponses décalées. Ce questionnaire de Proust n'a été qu'une occasion supplémentaire de diluer du vrai dans du faux.






 
 
17 - Mes héroïnes favorites dans la fiction.
Les mêmes que dans la réalité : aucune.
18 - Mes compositeurs préférés.
Jay-Z.
19 - Mes peintres favoris.
Bourvil dans La Grande Vadrouille.
20 - Mes héros dans la vie réelle.
Mon papa (qui me manque beaucoup). Mes amis qui le remplacent vainement.
21 - Mes héroïnes dans l’histoire.
No drugs.
22 - Mes noms favoris.
Oui. Oui. Et oui.
23 - Ce que je déteste par-dessus tout.
Tout ce qui est en dessous de tout.
24 - Personnages historiques que je méprise le plus.
Celui qui anéantira l’Humanité.
25 - Le fait militaire que j’admire le plus.
La poursuite de la première proie du premier hominidé : enfin il marche comme un Homme !
26 - La réforme que j’estime le plus.
La mienne, en juillet 82, à la caserne de Valenciennes ! Exempté !
27 - Le don de la nature que je voudrais avoir.
Aucun, je les ai déjà tous.
28 - Comment j’aimerais mourir.
Comme mon père : jamais.
29 - État présent de mon esprit.
Proche de l’Ohio ?
30 - Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence.
Toutes celles des autres tant que ce ne sont pas les miennes.
31 - Ma devise.
Le yen.

Mais pourquoi lui ? Pourquoi avoir été aimanté par ce personnage ? Pourquoi tant de contorsions sémantiques face à un inconnu célèbre ? Pourquoi me livrer ainsi, me déshabiller autant face un célèbre inconnu ? Que signifie donc cette infernale escalade ?


lundi 3 décembre 2012

04 - Trompe-Warhol : de 1 à 16 (partie 1/3)


Lors de mon passage sur son blog, j'ai répondu ceci aux seize premières questions du fameux "questionnaire de Proust" qu'il proposait :

1- Le principal trait de mon caractère.
Mon caractère n’a pas de stries.
2 - La qualité que je préfère chez un homme.
Mon reflet dans son regard.
3 - La qualité que je préfère chez une femme.
C’est quoi une femme ?
4 - Ce que j’apprécie le plus chez mes amis.
Je dois vraiment parler de ça ici ?
5 - Mon principal défaut.
Le premier d’une longue liste.
6 - Mon occupation préférée.
Maman m’interdit d’en parler en public.
7 - Mon rêve de bonheur.
Sortir du malheur.
8 - Quel serait mon plus grand malheur ?
Sortir du bonheur.
9 - Ce que je voudrais être.
Mes amis.
10 - Le pays où je désirerais vivre.
Ishigaki sur l’île éponyme, au sud du Japon. C’est pas trop loin de l’amour de ma vie.
11 - La couleur que je préfère.
Bleu.
12 - La fleur que j’aime.
Celle que j’ai perdue à 11 ans.
13 - L’oiseau que je préfère.
Le petit qui sort mais pas de l’appareil photo.
14 - Mes auteurs favoris en prose.
Jean Genet et Edmund White.
15 - Mes poètes préférés.
Rimbaud et René Char.
16 - Mes héros dans la fiction.
Les mêmes que ceux dans la réalité : mon défunt père, mes amis.

Toujours j'ai considéré qu'il me fallait jouer d'un certain déséquilibre pour parvenir à un juste aplomb.


jeudi 15 novembre 2012

03 - jiǔ bié ( 久别 )



A peine sorti de l'avion, Farid atterrit dans mon lit. Six longs mois d'une séparation marocaine dans sa famille lui ont bruni la peau. Chaude, elle contraste avec le blanc du givre du dehors, des draps de dedans. De ma peau aussi. Farid évite mes lèvres alors ses joues effleurent les miennes, son front se coule dans mon cou. Ses mains habillent mon corps. Bientôt il mordillera la peau de mes omoplates, son sexe au travail en moi. 









Après un premier assaut victorieux, un répit réparateur d'une demi-heure. Nous discutons enfin. Il me raconte ces six mois de chasteté, privé de tout, aux fantasmes cruels. Lui ai-je manqué ? M'aime-t-il ? Farid évite aussi les réponses. Alors j'ose : à moi – oui – il m'a manqué ! Moi, je l'aime ! Et lentement, nos corps s'affrontent de nouveau. Sa réponse à lui : son silencieux sourire blanc dans la pénombre muette de la chambre. Une seconde et dernière bataille que je lui laisse gagner avec plaisir. Puis la douche. Puis se rhabiller, le reconduire hélas.


Ma main s'égare sur son genou au retour. Nul ne se parle sur ce trajet mortifère, anéantis par trois heures de joutes amoureuses. Le paysage, désolé, blanchit. La poignée de mains – brève, ferme, mâle – confirme l'étrange pressentiment. L'au revoir a laissé place au total silence. Farid ne répond plus.



  Une longue séparation se dit [ jiǔ bié ] en Chinois :

samedi 6 octobre 2012

02 – Peep-show


Chaque jour, factice, déroule le même scénario: réveil, douche, petit-déj', habits. Se rendre au travail.
Chaque jour, factice, déroule les mêmes rituels : en rire, faire rire, les collègues. Le bon mot, absolument. A la française ! Parfois, les éclats d'amusement deviennent si cristallins qu'ils font mal aux oreilles. Tout cela sonne faux. Superficiels. Incohérents. Parfois idiots. Pas la moindre brèche qui ferait entrevoir la possibilité d'une relation humaine.


Le mogwaï, sans doute, m'éloigne instinctivement des autres. Un peu d'égocentrisme aussi, probablement. Toutes anecdotes qui les font rire d'eux-mêmes, sont autant d'intimités partagées au sein de sérails dont je me sens exclu. Ils se racontent leurs anniversaires, s'esclaffent encore de leurs excès du week-end. Et je ris avec eux. Par politesse, oui. Aussi pour m'offrir l'illusion d'appartenir à une communauté. D'y avoir une entière place.
Un mot mal entendu me ferait seul rire ? Une chuchoterie incompréhensible ? Un sous-entendu non-maîtrisé ? Au moindre décalage, tout vole en éclats : la viduité de la journée comble cruellement mon espace. Alors je singe. Entrée en scène. Offrir à mes ci-devants une caricature de moi-même. Pour les assembler de nouveau. Pour me donner encore une chance de me croire des leurs. Comédien du quotidien, en représentation permanente.

mardi 2 octobre 2012

01 - Murmure





Les murmures des peupliers dans le vent de septembre rassurent la nuit qui s'achève. Agités tels des garnements au retour d'une fugue, ils secouent leurs feuillages dans le vain espoir de se débarrasser des derniers lambeaux noirs de la nuit. Penchés sur leurs racines, honteux, penauds, ils attendent que le jour les gronde, les sèche, les rende séduisants.









Combien d'aubes n'ai-je attendues avec cette impatience adolescente ? Trépignant, enrageant, maudissant ces matins vides de ceux-là mêmes après qui j'avais toute la nuit courus. Moqueurs aussi, les peupliers secouent mes souvenirs. Savourent leur faculté de résister à ces nuits tandis qu'avec peine j'y survis.