Sèche,
aride, la Terre parcourue de chemins illusoires. Certains pensent s'y
perdre. D'autres l'arpentent d'une certitude déconcertante. San Francisco, Rio, Tel-Aviv voire Tokyo :
inutiles destinations propres à pallier les absences, les séparations,
les démissions, les silences coupables, les innocents aveux.
Tout
cela valait-il vraiment le coup ? Cette vie-là. En creux de tout.
Pleine de riens. Galerie de corps, musée des destins jamais partagés.
Vers quelque direction que mon regard porte, toujours la même désolation
silencieuse.
Silencieux
témoin au cœur de grouillantes mégalopoles nippones, l'hibaku jumoku
veille. Je suis de ces arbres entêtés d'Hiroshima. Au milieu de mes
paysages ravagés, je contemple les Hommes qui traversent ma vie.
En Japonais, les arbres atomisés en 1945 qui ont survécu sont appelés [hibaku jumoku] : 被爆 樹木
(Pensez à cliquer sur les liens pour éclairer votre lanterne)
Le
passant passe. Lui, il vogue. Ses yeux guide mon trajet. M'empêche de
chavirer sur ces écueils publics. Il traverse le passage-piétons d'un
pas mâle. Panique à son approche. A sa main, une canette de soda. Midi
résonne à un clocher.
A
quelques mètres de nous croiser, nos regards s'enlacent autour d'un fil
– invisible des autres. Un lien ténu, néanmoins solide. Il me devine,
me supplie d'admettre l'évidence : je le trouve très beau, je le désire
et peut-être l'aimerais-je après l'amour. Tout à l'heure, je lui gémirai
cet indéfectible serment lorsque ses doigts laboureront mon dos ?
Dans
un dernier instant commun, aimantés par nos yeux – les siens sont
gris ! – nous achevons notre échange. Mes paupières lentement éteignent
mon regard. Dans un réflexe ancestral, mes narines s'écartèlent pour
aspirer dans son sillage un parfum sucré, intime : lui !
Mais
déjà nos chemins se quittent. Notre attirance ne parvient pas à
suspendre le temps. Dans un ultime regret, nos regards se remorquent
l'un à l'autre. Avant le coin de la rue, tourner la tête : peut-être en
fera-t-il fait autant ? Jamais je ne saurais. Il avait déjà disparu.
L'alcool sans aucun doute... Pourtant mes mots ne mentent pas. Mais Yopé insiste :
-
Quoi ? Me dis pas que t'as jamais eu de plan cul ! Hein ? Se faire un
mec...juste comme ça, en vitesse... Pour te soulager... Ou simplement
parce que l'autre était canon, quoi !
- Ben...non ! Jamais, désolé ! J'peux te paraître extraterrestre mais... Non, ça, j'ai jamais fait.
En
même temps que mes lèvres sculptent ma réponse, des images par
centaines me flashent la mémoire... Des parties de corps, des grains
différents de peaux. Des sexes, des longueurs, des odeurs, des goûts.
Beaucoup de regards aussi. Et le plaisir qui les coloraient avec.
L'alcool, oui, m'a décoché ce rictus connivent adressé à Yopé. Pas de
fausse confession : juste une marque supplémentaire d'amour à l'égard de
Maki qui ne perdait pas une miette de cette étrange conversation.
Trop
de fatigues accumulées aussi. L'explication s'imposait : les mecs,
depuis mes onze ans, une vraie collection d'entomologiste, sans me
vanter ! Mais chaque fois le même espoir déçu : que son sperme se
transforme en mots d'amour. Un jour, mon prince viendra...
Cela
ressemble à un langoureux striptease. Nos mots soulèvent, l'un après
l'autre, des pans de nous-mêmes, nous dévoilent, nous révèlent tels que
nous sommes. De confidences puériles en graves éclats de rires, cette
soirée de fin d'été achève une lente métamorphose. Ou l'entame. Je ne
sais pas. Dans cette touffeur nantaise,Yopé et Maki en sont les témoins.
Ou les complices. Je ne sais plus.
Un
peu d'alcool mais surtout ce nouveau territoire – découvert ou conquis –
fréquenté par Yopé et moi, engendre une ivresse inconnue. Les sujets
abordés – sans importances en soi – sont autant de prétextes pour oser.
Oser se dire. Oser en rire. Oser médire. Les règles jusque-là en vigueur
s'abolissent au long de la soirée. Après le restaurant, la terrasse
d'un bar gay de Nantes.
Notre
nouvel Eldorado semble ne posséder aucune limite, aucune frontière.
Cinquante-deux ans de non-dits, de silences, d'hypocrisie déferlent dans
de folles plaisanteries. Feux d'artifice de mimiques, de bons mots. Des
regards complices bordent ces vastes étendues sauvages d'une amitié
inattendue. Lui tracent des chemins balisés, praticables.
Le
retour sur Saint-Nazaire fut cruel. Sans Maki, la nuit insupportable
devient une plaie. Et quitter Yopé a été un déchirement.
Sweet King Martin, sweet Queen Coretta
Sweet Brother Malcolm, sweet Queen Betty
Sweet Mother Mary, sweet Father Joseph
Sweet Jesus, we made it in America
Sweet baby Jesus, oh sweet baby Jesus
D'abord
des larmes. Irrépressibles. Adolescentes. Indécentes, à 52 années. Ça
tourne en boucle et en boucle et en boucle. Midinette. Comprendre. Jay-Z
§ Kanye West feat. Frank Ocean. Quand t'as dit ça, tout et rien n'est
dit. Made in America, onzième morceau de Watch The Throne. Une facture classique : deux verses, trois hooks.
Kanye West attaque.
I told my mama I was on the come up
She said, "You going to school, I’ll give you a summer" Then she met No I.D. and gave me his number
Ten years later she driving a Hummer
Sweet King Martin, sweet Queen Coretta Sweet Brother Malcolm, sweet Queen Betty
Sweet Mother Mary, sweet Father Joseph
Sweet Jesus, we made it in America
Sweet baby Jesus, oh sweet baby Jesus
Jay-Z répond.
I pledge allegiance to my Grandma
For that banana pudding, our piece of Americana
Our apple pie was supplied through Arm and Hammer
Frank
Ocean explose le hook. Voix aérienne – douce prière à des dieux païens
(les Luther King, Malcom-X) – divine. Psalmodie inspirée. Du grand
Jay-Z. Mais les sons cadencés n'expliquent rien.
Le
ton. Le ton et les mots. Hargneux. Noirs. Rageurs. Mal-être congénital
cadencé. Pas la même génération. Pas la même nation. Pas la même peau.
Pas la même vie. Les mêmes maux pourtant. Une même quête. Une même soif
d'être.
Made In America (Jay-Z § Kanye West feat. Frank Ocean) sur l'album Watch The Throne.
Mon
dos aplati sur le sol, sa figure en plein dessus la mienne. Ses yeux
happent mon regard, ses lèvres captent mes lèvres. Mes mollets caressent
ses joues. Sa barbe naissante les picotent suavement.
La
douche, enfin. Ses mains sur ma peau. Ses doigts lui impriment des
rougeurs. Paupières closes, mon esprit erre. Les marques sur ma peau
laissent des traces de peinture. Chaque couleur devient un mot d'amour.
Car il m'aime assurément puisqu'il me lave après l'amour.
La
porte se referme. Le palier pue. La ville nous éloigne au gré de mon
pas. Mon regard inquiet scrute les visages croisés. Tous m'ignorent.
Pourtant, tant de couleurs haut portées, ne devrais-je les attirer ? Une
vitrine : mon visage s'y dessine : les peintures ont disparu ! M'a-t-il
donc si peu aimé ?
« Tout va bien, n'est-ce pas ? Tu ne ris pas beaucoup ! »
« Oui, tout va bien. Tu sais, il me faut du temps pour décompresser... Je suis encore tendu... »
Mots
banals, banaux, bateaux, bâtards. Conversation mondaine entre une mère
et moi. Elle tient son rôle de soi-disant mère. Moi, celui du fils.
Divorce tout frais, célibat amer (octobre 2006 : Maki m'est encore
inconnu)... Mon quotidien s'inquiète.
« Tu
fais toujours la gueule comme ça ? » Juillet 2012, Maki vient de briser
notre vie. Le monde soudain s'affaisse. Cette connasse de travail
voudrait un sourire ? Le quotidien m'effraie...
Tant non pas eu cette chance de comprendre combien la vie est une vaste
comédie ! Feux-follets magnifiques d'inconscience. Que ne
sacrifierais-je pour avoir un cerveau ainsi spontané ! Ne saisir du
quotidien que cette suite aimable de répliques de soap-operas. Faire
rire le spectateur, le divertir de l'oppression.
Grimper sur des planches. Savoir malicieusement faire semblant. Se moquer. Dell'arter à loisirs. Rendre chaque instant heureux.Point de corps honteux. Arlequiner. Rendre aux choses leurs couleurs. Les inventer, voire. Polichinelliser
les Hommes. Restructurer les phrases. Que tout cela acquiert enfin un
sens ! Le monde comme une vaste comédie plutôt que ce piteux mélodrame
sans coryphée.
Des
épaules un peu plus lourdes. Le sentier craquette sous nos semelles.
Petite souris. Au travers des frondaisons, une pleine lune perturbe le
calme de la nuit. Ce soir, jeu. Lui, le chat. Nous nous suivons à bonne
distance, moi devant. La lune lui arrondit-elle son visage ou est-ce le
temps ? Quel âge peut-il bien avoir atteint ? La fraiche chaleur de
cette première nuit de juillet me nimbe d'un silence tumultueux.
Ces
questions – telles des feuilles virevoltantes – me griffent : m'a-t-il
reconnu ? A son souvenir, des images de moi se sont-elles rappelées ?
Peut-être de mon dos – noueux alors – lorsqu'il me tordait les épaules
sous son plaisir ? De mon cou duveteux où ses dents laissaient une
marque chaque fois ? 25 ans, un trop long chemin pour de si jeunes
souvenirs ?
Il
passe devant moi cette fois. Ne s'arrête pas. Pourtant il m'a suivi. La
nuit le rend soudain agaçant. Qu'ai-je à faire de ce fantôme-là,
ressurgi de l'autre bout du pays ? Revient-il pour l'enterrement d'un
proche ? Régler quelques papiers d'une succession ? Le jeu me semble
futile. Qu'a-t-il à faire de moi pour ce soir ? Sa vie est ailleurs. La
mienne, nulle part. Pas avec lui quoiqu'il en soit. Je redescends la
pente sèche vers le parking. Ma portière claque amèrement. Expression
idiote d'une colère indicible : mes pneus crissent.
N'attendre
rien des coins de rues. Vivre d'une bouffée l'autre. Les phalanges
jaunies. Se ficher de tout puisque d'avoir compris l'inimportance du
monde. Ne porter que sur soi les choses de la vie. De toute une vie. La
pressentir fulgurante. Cesser de guetter les passants. Attendre qu'ils
s'arrêtent à soi, curieux, demandeurs. Clients, fort encore de ce
pouvoir de jeunesse. Néanmoins étonné d'avoir hérité de cette mortelle
séduction. Cette terrasse de café me déprime, en dépit du soleil.
Le cran remplace la raison. Vivre
une sempiternelle adolescence. Pas de choix. L'instinct dicte. L'envie
prime. Ainsi vivait Bruno, enfant terrible des années 80. Comme cela.
Ses charmes charmaient le monde. Le monde s'enchantait sous son regard
noir. Le monde s'aveuglait de ce feu d'artifice.
1999 :
Bruno, sur ce trottoir, s'écroule à quelques pas de cette terrasse. Le
vent se lève. Des papiers gras, quelques feuilles mortes encore, des
mots de crainte virevoltent au milieu de l'inimportance de ce monde.
Seul là, Bruno me manque désormais.