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jeudi 17 novembre 2011

07 - Carence


Plus qu'un défaut, une déficience. Farid absent de moi désormais ? Des réflexes ancestraux se mettent en place : un corps encombrant puisque répudié, des gestes lourds puisque mécaniques. Des plages de silence dans la tête viennent combler une incapacité totale à penser et m'isolent de tous. Je dois paraitre odieux à certains mais je ne sais pas autrement faire.


A l'abri derrière les volets clos, mon poignet se casse un peu vers l'extérieur. Ou mon bras gauche, d'un mouvement ample, trace un cercle imaginaire. Parfois, ma hanche gauche se déboite légèrement :
de vouloir échapper à cet isolement me pousse à des envolées un peu féminines. Rien de grave, personne ne me voit, je crois. Peut-être est-ce pour cela que les journées me fatiguent tant : elles m'obligent à une discipline de fer pour ne pas laisser transparaitre la moindre folie libératrice pourtant.


 
 
 
La période de carence sera passagère, à n'en pas douter mais pénible à subir. Les autres ne comprennent que très mal – ou pas du tout – cette cyclothymie. Le pire sont les efforts à-venir que je sais devoir bientôt fournir : pas inquiéter les autres qui me sont chers : mes enfants, Yopé...quelques autres, satellites. Seul Maki échappe miraculeusement à ce jeu de massacre involontaire.



mardi 15 novembre 2011

06 - Patatras !



On dit quoi dans ces cas-là ? J'ai jamais su. Personne m'a appris. Chaque fois, la même surprise vite dépassée par une douleur aigüe, stridente, vive, incisive. Une de ces douleurs, incompréhensible, violente, effrayante. Coléreux bruit de porte, impulsif et brutal.
 
 
Ingrat ? Disgracieux ? Monstrueux ? Je suis qui, ainsi lâché, abandonné, perdu ? Quoi ? Plus rien. Le néant incarné. Sur le coup, un seul mot me vient : « Ouf ». Et puis, le bruit de la méchanceté passé, les yeux se brouillent et on sent bien cette douleur lointaine, enfantine, maternelle qui remonte, perce la cage thoracique, bloque la respiration.
Farid ne veut plus me voir. Sans raison. Et merde !


samedi 8 octobre 2011

04 - Chair de poule



Après l'amour, Farid s'échoue sur mon côté. Un bras replié, la main sous sa nuque. Son aisselle odorante forme un creux où ma tête trouve sa place. D'ici à quelques instants, nous nous séparerons. Lui sous la douche pendant que -- resté sur le lit -- mon corps tentera de se souvenir de la forme de son sexe en moi.








Une idée lui vient. Il sourit au plafond. Il me trouve peu bavard, très solitaire. Il s'en étonne et s'en amuse. Je l'écoute. Sa voix me résonne dans le crane. J'aime ses graves. Et la futilité de ses mots. Je l'observe, les yeux au ras de sa peau. Il frémit subtilement. Sa peau se granule. Il est très frileux, Farid.
Marocain, tombé ici du haut de ses 13 ans, un 1er janvier. Il me raconte la blancheur de la neige, ses frissons incontrôlables. La désolation qui le noie et l'idée – mentalement formulée en Arabe (il ne parlait pas le Français alors) – que plus jamais il n'aurait à ressentir la chaleur étouffante, si rassurante pour lui, de Selouane.


samedi 1 octobre 2011

03 - Rémanence



Farid ne trouve pas le sommeil, appelle, réclame. Mon corps apaise ses scrupules. Ramasser ces petits cailloux méticuleusement, tout un art vite appris. Ensuite, le temps d'une cigarette, nous parlons. Les mots remplacent le gravier.
Courtes, les nuits de mon amant : couché tard, levé aux aurores. La fatigue, un mot banni de son vocabulaire : il n'a que 40 ans. Je lui raconte les miennes : interrompues, agitées, turbulentes. Exténuantes parfois. Leur pénible solitude. Mes 50 ans me pèsent. Mais soucieux de ne pas offrir de ma personne une image trop négative, je parviens à trouver dans cette noirceur, un petit point lumineux.

Ce rite, établi à la fin de l'été : au réveil, assis au bord du lit, tendre les bras, relever le volet de la chambre. Le regard qui déchiffre peu à peu la cime des arbres, le ciel alors en demi-teinte et trouver des yeux cette étoile qui – elle n'y manque jamais – se place pile-poil à l'angle du toit de cet immeuble. Et ce rendez-vous invariable offre un peu d'apaisement dans ce perpétuel mouvement des choses, des êtres et du monde.
Cette nécessaire permanence des étoiles, un écho à la rémanence éprouvée une fois Farid reparti. Il a aimé mon explication puisqu'il a déposé ses lèvres sur mon front ?

mardi 20 septembre 2011

02 - Insomnies


Peu à peu une certaine fébrilité s'immisce en moi à la tombée de la nuit. Mon sommeil gagne une lutte dont je n'ai pas démérité. Assez vite – au bout de trois ou quatre heures – je reprends le dessus. Mes nuits sont un combat de titans stratèges, que j'affronte. Mon lit, leur champ de bataille.

Ces sommeils de courte durée me laisse hagard au sein de ces nuits désertiques, arides où j'erre, solitaire, parmi des dunes sablonneuses, sourd aux lointains échos de la bataille qui se livre, sans doute, là-bas. Soudain la journée écoulée – tel un séisme – me déséquilibre. 
 
 
Tandis que ma mémoire résiste, une vague géante obstrue l'horizon, qui rend l'espoir vain : le jaune éclatant du sable vire au gris désespérant. Les évènements de cette journée déferlent, se répandent, s'insinuent finement dans tous les plis de ma mémoire. Ou les plis de mes draps ? Car tout se mêle dans cette aurore incertaine où se dénoue un tragique destin, à n'en pas douter.


 
Durant ces longues attentes de l'aube, la tranquille surface de mes souvenirs se ride. De lointains passés remontent qui cherchent fébrilement à la lumière du jour un sens. Telles ces bulles libérées de la vase, Farid est venu subrepticement troubler ma paisible mare. Son errance a duré si longtemps – 15 ans presque – que le courage m'a manqué, hier, de lui fermer mon cœur.

lundi 19 septembre 2011

01 - Boucher les trous


Forçat du quotidien, oui. Très vite, pour me sauver la peau, tenter d'échapper à cette lourde porte reclaquée sur mon retour au bercail... Il a fallu trouver une échappatoire.
Farid est entré la première fois dans ma vie ce mois de mars 1994. Cette fois encore, à la faveur d'un parking glauque, un soir pluvieux...me reconstruire dans cet après-Che-Nen s'imposait. Tel un jeune capitaine romain en garnison sous les ordres de Ponce Pilate, il m'a planté son pieu dans le coeur. Et du haut de mes 33 ans, cet Arabe de 22 ans m'a permis de ressusciter.
 
 
 
 
Très vite, écartelé sur le lit de nos prouesses, seul mon plaisir semblait lui importer. Souvent au détriment du sien. Non sans une certaine réussite, il a bien fallu lui reconnaître ce talent-là... Entravé, les quatre articulations douloureusement ankylosées par mes tentatives de le désarçonner, mes suppliques gémissaient vainement.

Farid partait puis revenait le lendemain ! Enfin !
Il me comblait, me creusait, m'emplissait,  donc. Non sans une certaine réussite, il a bien fallu lui reconnaître ce talent-là... Il parvenait à m'envahir de telle sorte que le vide intérieur disparaissait enfin. De façon durable si je savais conserver l'espoir de nous revoir.
Farid rentrait et repartait le lendemain ! Enfin !