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vendredi 6 décembre 2013

44 - Dis, papa...



 





A les voir ainsi colorer nos ciels, on conçoit mal leur disparition. Enfant, ce 11 juin 1964, ma question à mon père : « Mais où va cet arc-en-ciel ? ». Alors impuissant à expliquer à son fils de 4 ans toute l’injustice du monde, il m'a demandé d'avoir confiance en ce monde, quand même.











Papa ? Aujourd’hui, je sais où plongent les arcs-en-ciel : les 05 décembre 2013.










Les œuvres qui illustrent ce post sont de Orokie Okoth, artiste kenyan (1979 -) objet d'un prochain article ici.

lundi 18 février 2013

43 – Permission 81



Le même froid qu'à ce jour. Au sein d'un hiver sans nom, le quai de gare à tous vents me fige les os. Il descend du wagon, habit kaki, rangers noires. Ses extraordinaires cheveux raides longs et noirs lui ombrent désormais le crane. Il revient d'Allemagne, une permission rare qui me le rendait précieux.




 
 
Les volets empêchent le monde de nous divertir. Au sol – repus, allongés, enfin détendus – à nos côtés, deux ou trois bougies éclairent nos différences. Autour d'un jeu de cartes qui ne nous distrait pas, nos gestes maladroits trahissent mal l'impatience que cette soirée s'achève. Secrètement, lui et moi espérions que la nuit commençât enfin. Longue attente de nos fatigues.




Je ne sais plus qui – lui sans doute – s'avoua vaincu... Ce soir-là de janvier 1981 s'inscrit à jamais dans une Antiquité des souvenirs. Lumières éteintes, oui ça, c'est sûr. Lourdes couvertures épaisses aussi. Nos corps nus écrasés sous leur poids. Le noir total, mon cœur s'emballe – boum-boumboum-boum – dans le froid silence du studio.


Lui se penche sur moi. Premier baiser – enfin ! – si fantasmé depuis mes 16 ans ! Nos peaux lissent l'une sur l'autre, un délicieux désordre maladroit s’installe qui réordonne – toujours, les premières fois – le lit. Au réveil, Pierre-Marie pose sur nos draps le plateau du petit-déjeuner. Dans cinq heures, son régiment me le réclamera. Eperdus, égarés dans nos vingt ans, cette toute première nuit partagée, volée à nos éducations, n'a pas survécue -- sinon dans ma mémoire -- aux soubresauts de leurs menaces. Recroquevillé sur moi-même, le regard au dessus de l'épaule gauche, je scrute avec hantise un passé qui me mordrait les fesses. Si le même hiver et le même froid, les mêmes volets hermétiquement clos, savent réduire trente années d'errances en un souvenir d'une fraction de seconde, alors le train en provenance de Karlsruhe ne devrait pas tarder à entrer en gare, n'est-ce pas ? J'attends donc, le corps encore gelé -- mais les yeux clos dans le noir de cet appartement de 2013 -- qu'il ne bondisse sur le quai, habit kaki et rangers noires. Pierre-Marie, ce soir, me manque cruellement.


jeudi 3 janvier 2013

42 - La Butte des Pierres






Sur les bords du chaland, l'eau du marais croupie clapote, noire. Cela se trouve quelque part au de-là de là où nous sommes. Si loin. Un jour, dit-il, il m'y emmènera, promis. En attendant, il nous faut s'occuper du filet. La lune joue des ombres sur sa peau mate. Ses bras moulinent autant qu'ils le peuvent à la tâche. Je le regarde : remonter un carrelet est une affaire d'homme.









Sous le tricot blanchâtre déjà trop court pour lui, on devine – ou rêve-t-on ? – une puissante musculature à l’œuvre. Jym est un garçon puissant. Ses 18 ans le rendent espiègle. Il m'apprend le marais que je connais mal. Les civettes se piègent à la nuit tombée. Quelques-unes frétillent au fond du filet enfin remonté.







La lune mais aussi les clapotis de l'eau, les bruits du marais, la chaleur de cette nuit d'été rendent la Butte des Pierres inaccessible. Jym me sait déçu mais ne dit rien. Une fois la berge regagnée, nos nuits se sépareront. La mienne sera mélancolique.

dimanche 30 décembre 2012

41 - Périple




Jeu d'enfant. Pas enfantin. Mais simple. Un pari. Partir d'un point vers un autre. Ne pas se faire voir. Invisible, silencieux, en harmonie avec la forêt. La nudité en devient accessoire. Accessoire mais nécessaire. Car s'éloigner du petit tas de vêtements c'est abandonner volontairement la sécurité.
 
 
 






Ces trajets tragiques de temps à autre nécessaires exigent un total abandon des conventions. Aucun témoin. Nul honte. L'enfant enfoui en soi devient parfois impétueux. Cette expression du corps dépouillé de ses oripeaux rend au corps sa vérité, sa liberté, son originalité.

dimanche 2 décembre 2012

40 - 褌 (partie 2)





1969 à Tōkyō. Mishima pose sous les lumières de Tamotsu Yatō qui lui sculptent un corps noueux, éternel, sexuel. Âgé d'à peine 8 ans, déjà je sais. Etrange sensation découverte bien plus tard – lorsque l'adulte découvrira ces clichés d'un autre âge, déjà révolu, rêvé, idéalisé puisqu'il représentera l'Enfance.







Il pose pour moi. Forcément. Mishima ne fixe pas l'objectif : il me regarde. Fascinant, le fundoshi l'érotise. Alors Mowgly devient un divin compagnon de jeux, vite insuffisant. Le corps ainsi dépouillé, exhale de profondes senteurs prometteuses. DéDiorisé, déChannelisé, désArmanisé, le corps soudain redevient animal. Tatoué, il saigne sa sauvagerie bannie des villes.




Être enfin, être. Soi. Se sentir. Se sentir soi. Frôler. Une peau nue, odorante de ses sueurs. Avec l'âge, le fundoshi est devenu un refus. Le veto à toutes ces bêtises bétonnées. Le rappel de ces profondeurs enfouies en nous-mêmes. Encore plus tard, Maki rencontré, le même morceau de tissu cotonneux me reviendra en mémoire. 


dimanche 25 novembre 2012

39 – 褌 (partie 1)



 
 
 
Un linge de coton blanc. Sauvage, bestial. Enfant, un simple jeu. Le drapé sculptait le corps fragile, le transformait en César Impérial. Plus tard, le jeu se modifie en défis. Adolescent, dans ce même linge, le corps transformé enveloppe ses lourds attributs.




Une peau halée, des cuisses dénudées. L'érotisation de ce bout de tissu remonte trop loin dans ma mémoire pour en connaître l'exacte origine. Les écrans de ma jeunesse me renvoient ces fortes émotions : Jason Scott Lee, lové sur une branche répondra à Mowgly, en pagne rouge. Christopher Atkins dans Le Lagon Bleu me détournera de la pourtant belle Brooke Shields.

samedi 10 novembre 2012

38 - Départs


Les rideaux frissonnent. De nouveau, la maison se vide, froide, lente. Les marbres du sol zèbrent la mélancolie. Du fond de sa cuisine, une femme appelle pour me distraire de la peur irrépressible. Où est-il allé ? Où est-il allé ? Où est-il allé ? Où est-il allé ? Où est-il allé ? A mes questions serinées, un soupir répond. Ce léger temps d'hésitation dans sa réponse me la tatoue comme un mensonge. Les questions sans réponses donc pour l'enfant qui ne peut rien si ce n'est sauté au cou du père enfin revenu ! Les choses s'assombrissent. Rien n'est plus drôle. Les copains se lasseront de cette quotidienne langueur. Ils seront nombreux ces automnes au cœur de l'été.


L'adolescent tentera une réponse. En cachette, le suivre. Une rue, deux rues. Un café, des bières, des rires avec d'autres hommes, un billard et beaucoup de cigarettes. Contraste familial. Les hommes seuls s'aiment. Est-ce la raison de mon isolement en internat ? M'éviter les éclaboussures de l'infernal familial ? Préserver cette immaculée enfance pourtant déjà salie de mensonges, de silences ? Adulte, les cafés bruyants m'angoissent. Mais aussi les fêtes foraines, les défilés colorés, les foules hurlantes, les tables dominicales.



 
 
 
Sur son dernier lit, lié aux machines, il ne peut plus quitter la maison bientôt vide. Alors elle vient savourer sa victoire enfin, déjà crêpée de noir, veuve de pacotille. Lui échapper une dernière fois. Sortir du monde comme échapper à sa famille. Mon papa se meurt.


jeudi 27 septembre 2012

37 – Entre chien et loup


Les ciels opaques de septembre moutonnent l'horizon. Ça et là, des puits de lumière trouent les nuages. De la route, à travers le pare-brise, ces piliers jaunis semblent soutenir ces balles de coton sale mais lui rendent un certain espoir. De même, ma mémoire s'obscurcit en cette fin d'après-midi, ouverte ça et là de vagues souvenirs.

Attendre. Ne plus pleurer. Me calmer. Jouer. Patienter en jouant. Comment tromper la langueur de cette attente ? Les adultes mentent seulement si l'enfant s'en aperçoit. Sans cet instant vigilant, le monde aurait dû rester enfantin, pur, parfait, idéal.

Quand reviendront-ils ? Bientôt, affirme-t-elle. Ne pleure plus. Calme-toi. Ma grand-mère sait que le mensonge sera vain. Alors elle me prend dans ses maigres bras, me porte, me berce avec d'autres mots. Ma lourde tête caresse son épaule. La pièce principale de la maison glisse dans une lente rapidité du clair à une obscure nuit d'angoisses.


mercredi 5 septembre 2012

36 – Ecorces




 
 
 
Sa peau râpe. La mienne – douce, blanche, fragile – en rougit. Mes narines emplies de son odeur complexe, mon corps au repos goûte son silence. S'y mêlent la pourriture et la sèche âcreté des végétaux et animaux décomposés. La molle rigidité de mon sexe s'adapte à la dureté de son enveloppe. Solide, assuré, lui sait me rendre tangible, stable.






Il sait combien mon temps se limite à une infernale poignée d'infimes secondes. Mon corps mort l'intégrera, l'ingérera. Méthodiquement, minutieusement. Son temps se cale sur celui de la Terre. Géant temporel, combien de désespérés a-t-il su consoler ? Combien d'humiliés avant moi ?
Grand-père, père, frère, amant, fils : sous mes doigts convoqués, les hommes de ma Vie constituent sa tendreté. Caressés enfin, palpables, tangibles, les absents évoqués m'entourent sans fin. Remparts imperméables à la bêtise, la cruauté des Hommes. Blessé, ma ballade en forêt éloigne leur mépris.



vendredi 24 août 2012

35 – Substitut

Pour la première fois de ma vie, un homme – outre mon père – posait sur moi un regard dénué de toute concupiscence. Délivré de cette obligation de plaire, ma parole – d'ordinaire si futile – devint subtilement sensée. Chacun des mots – inconscientes bulles – de mon récit semblait entr'ouvrir une porte jusque-là désespérément scellée.


Tentative désespérée d'expliquer en moins d'un quart d'heure plus de vingt-neuf ans d'une vie illogique, absurde, absconse. L'urgence imposait l'impossible. La répétition faisait sens : trop de malaises succédaient aux malaises. Le quotidien, improbable chaque jour, devenait peu à peu ingérable.


Un souffle vient briser ce long silence du fou : père.
- Père !
- Pardon ?
- Le père est absent de votre discours ! 





De cet instant, identité et sexualité s'élaborèrent lentement, séparément, au long des trente minutes de consultation hebdomadaire, dix ans durant. Devenir n'a pas été une sinécure mais une lente conquête. A la mort de mon père – dix ans plus tard – notre relation médicale, amicale, s'éteignit elle aussi. Logiquement.

vendredi 3 août 2012

34 - Oripeaux


 
 
Quelques notes de piano comme elle les aimait m'entendre jouer. Devenir musicien pour elle. Ou acrobate. Ou menuisier. Ou potier. Ou écrivain. Ou moi-même ? L'enfance s'égare souvent dans le champ des possibles.
Juste avant de partir à la plage, le téléphone retentit. La voix grave de mon père me demande de rentrer au plus vite. Août 1985, mes 24 ans ordinairement s'écoulent dans une Bretagne immuable. Seul cela restera, n'est-ce pas ? Ni les gens, ni les animaux, tout se finit. Ni les souvenirs que le temps transformera peut-être en vestiges si le hasard s'en mêle ?

La peur me saisit soudain. Bien-sûr des larmes voilent mon regard mais cette main... Cette main tantôt caressante, tantôt hargneuse... Là, ridée, froide, molle. Ses ongles un peu jaunes me grattent la paume, légèrement, amicalement, tendrement. Elle meurt mais encore tente de consoler l'enfant.
Peu à peu, ses yeux s'éteignent. Elle accepte, soulagée d'un monde douloureux mais angoissée de m'y laisser seul. Partie, elle me devine nu comme un ver, exposé. Comment faire ? Retourner les dangers. Exposé ? Non ! Ouvert. Offert au plus offrant. Amèrement, l'adulte dépiautent les oripeaux de l'enfance.




mardi 1 mai 2012

33 - bārākh habbā


Leurs dents me crèvent les tympans. L'une – une main ferme au front l'autre sur la nuque – s'évertue à me susurrer que tout va bien. Pourtant elle oblige ainsi ma tête à se pencher. L'autre – d'une voix nègre, penché sur cet orifice qu'il tente de percer de son stylet effrayant – un o.r.l. Qui s'énerve. Il a trois yeux. L'un d'eux, au milieu, lumineux, m'aveugle.







Dehors, des enfants jouent et des trains s'ébrouent lentement. Leurs cris suintent des murs. Si je noie mon oreille de ces hurlements stridents, peut-être mon tympan guérira ? Eviter enfin ces frayeurs hallucinantes ! Dans la salle d'attente, les regards s'humidifient, ceux des patients tordus par mes hurlements. Cependant, chacun reste coi.


Etais-je donc si mauvais général pour que les armées de soldats offerts contre ces tortures itérées n'aient jamais su se battre pour effacer ces trahisons ? La pire de toute, le plus grand bruit assassin : le silence de mon père. Stridence isolante, mue en un infernal brouhaha qui, aujourd'hui encore, me bouche les oreilles.


vendredi 6 avril 2012

32 – Malpoli !


Peut-être la fin d'un hiver trop dur ? Ou alors le week-end après une rude semaine ? Quelle qu'était la raison, ça oui, j'étais excité ! Surexcité, énervé même ! Sauter d'un coussin l'autre, parler fort, hurler de rire... Du haut de mes neuf ans, j'agaçais mon monde en cette fin d'après-midi de mars 1969.


A commencer (mais sans doute était-ce la vraie raison) par ma sœur qui, ce samedi-là profitait de l'absence de nos parents pour flirter avec son petit ami. Le Daniel en question, hypnotisé, magnétisé, obnubilé par – je suppose – les promesses de ma sœur, m'ignorait (et sans doute était-ce la seconde bonne raison).
Un coupable, y en a-t-il un, seulement ? Amoureux éconduit ? Enfant énervant ? Les plis des draps servaient de montagnes à mes soldats. Une bataille faisait rage que j'allais remporter... Une ombre dans l'encadrement de la porte. Son corps s'est appesanti sur le mien. Les petits soldats, inquiets, silencieux, s'étonnaient de ce souffle rauque qui enveloppait mon cou, stupéfiés par tant de dureté.

« Tu pourrais dire au revoir au moins, malpoli ! ». Ma sœur hausse les épaules face à mon entêtant mutisme. Est-il jamais revenu ? Possible. Je crois surtout qu'il n'a jamais quitté ma mémoire. Mais pourquoi donc faut-il rester poli quand on se sent sale ?


samedi 10 mars 2012

31 – Aubes


Propice aux remémorations, les yeux béants sur une nuit noire. De jeunes émotions, enfouies au plus profond des vieilles mémoires, achèvent un rêve pénible. Agonisante, l'obscurité peut aussi être bienveillante aux difformités. Alors l'image du corps devient anormale – vite insupportable.
L'aube désormais perçue comme un espoir, abolit peu à peu ces anomalies. Comme pour se rassurer, le corps se rapproche de ceux – forcément ancestraux – de l’adolescent. Reviennent alors en mémoire ces instants-clés, intactes étapes sans lesquelles la course eût été impossible.
Des instantanés fugaces, éphémères, instables. Un sourire carnassier accroché au visage de celui-là qui sortait de sa douche, conquérant le monde. Un regard d'yeux verts écrasant de beauté observé de trop près. Un dos juvénile ciselé par une enfance douloureuse.


mercredi 22 février 2012

30 – Purification


L'eau sur la peau coule. Toujours très chaude. Nécessaire. Obligatoire. Irréfléchie. Après chaque action, se doucher. Plus qu'un réflexe : une manie. Comme pour tuer des germes. Sur la nuque rasée, lisse, l'eau frappe par vagues, engourdit, hypnotise. Elle rend le souvenir lointain.






Aussi loin que ma mémoire remonte, toujours l'eau fut un rituel. Une prière de pardon. Un linceul enveloppant le corps, isolant une réalité insupportée.



 

Un Autre, amnésique du précédent, se séchait. Oublié, le corps nu dans le couloir. Enterré, l'épi de blé lacérant le dos. Evacué, le doucereux danger de s'exposer. L'eau purifie. Le monstre meurt. L'enfant retrouve ses droits.


mercredi 15 février 2012

29 - Rivières fraîches



La surface se ride. Mon regard se détourne. Elle saute, se sauve d'un coup de reins. Un vent léger, chaud, modifie le paysage. Les branches se tordent. Les nuages s'enroulent. La grenouille profite du bord de la rivière. Un klaxon au loin déchire la chaleur pesante.


Mon grappin rougi valse en rond. Hypnotique leurre pour grenouille verte. Joël m'a appris ce passe-temps. Mais le jeu ne vaut que pour le plaisir d'admirer sa peau mate dans l'eau fraîche d'un après-midi d'été.


samedi 14 janvier 2012

28 - Espoirs d'enfant




Enfant, submergé par le Réel, je fuis. Dans des rêves, l'élégante amie sera la plus fidèle des compagnes lorsque nous serons plus grands.




Un peu plus tard, un regard me clouera sur place. S'envoleront alors tous ces rêves. Cette dureté me convient. Enfin rassuré, l'espoir s'installe durablement.
L'enfance meurt enfin. Les espoirs nés de là se métamorphosent peu à peu en chimères. L'Autre passe mais ne fait que passer. C'est seul que s'ensevelit mon adolescence.